- On a bien
fait d’aller aux soldes.
- Oui, t’as vu, deux jeans pour le prix d’un.
- Non, je parlais plutôt pour mon joli tricot rose.
- Ton sac aussi, c’était une affaire.
- Et ton blouson, n’oublie pas ton blouson, à un prix pareil on n’en reverra pas
avant les soldes d’été.
- Et puis cette année, c’est bien, ils reprennent tes anciens habits comme ça
tu peux repartir juste avec les habits soldés.
- Oui, c’est pas bête leur truc.
- Et tu crois qu’ils en font quoi de nos anciennes fringues ?
- Ben des soldes pour l’an prochain, tiens…
Photo prise avec un téléphone portable sur la ligne A du tram de Bordeaux, le 20 décembre 2008.
- T’as
appris pour la Raymonde ?
- Non. Il lui est arrivé quoi ? Elle est morte ?
- Mais non, c’est rapport à la voiture de police garée hier devant sa porte.
T’as pas su ?
- Non, je te dis. Elle a eu un accident ?
- Mais non, t’as pas lu l’article dans le journal ?
- Ben non. Raymonde était dans le journal ?
- Mais non. Enfin, si, mais on disait pas que c’était elle. Attends, je vais te
le lire, j’ai découpé l’article.
“Une voleuse gonflée“
“Les vigiles de l’hypermarché du centre ville ont interpellé hier à 12 h 43 une
femme de 69 ans qui avait caché deux jambons dans son soutien-gorge. Les
surveillants ont été attirés par la poitrine un peu trop volumineuse de la
sexagénaire qui a été remise aux forces de l’ordre.“
- Quand même, la Raymonde, dans son soutien-gorge. Il y en a qui ont de l’imagination
pour planquer leur larcin.
Photo prise à Bordeaux, sur la ligne A du tram le 14 décembre 2008, avec un téléphone portable.
- Tu les as
trouvées où, tes bottes ?
- Je te dis pas, je te connais, j’ai pas envie de te voir avec les mêmes. Et
puis elles t’iraient pas.
- Allez, sois sympa, elles sont trop style. Je te jure que je les mettrai pas.
- Alors toi, t’es trop conne. t’achèterais des pompes à 180 euros pour pas les
mettre…
- 180 euros ? T’es folle ! Où t’as trouvé l’argent ?
- Tu vois, c’est trop cher pour toi, laisse tomber.
- T’es pas sympa…
- Ouai, c’est ça…
Photo prise sur la ligne A du trm de Bordeaux, avec un téléphone portable, le 16 décembre 2008.
Bon, l’or,
c’est bon, je l’ai. L’encens aussi. Merde, la myrrhe, ou j’ai mis la myrrhe ?
Chaque année c’est pareil, il y a toujours un truc qui va pas. L’an
dernier, c’était l’encens qui était poussiéreux, on n’a rien pu en tirer. Il y
a deux ans, l’or était du vulgaire plomb avec une couche de doré. D’accord, je
m’étais fait avoir, j’avais voulu en trouver du pas cher et ça m’est retombé
dessus. Mais cette année, j’ai tout bien tout fait. Où est passée cette foutue
myrrhe ? C’est pas vrai, va falloir que je retourne à la maison et Gaspard qui
fait son poker avec ses potes va encore me passer un savon. Tant pis, j’ai un
vieux chewing-gum mâché au fond du sac, ça fera l’affaire. Finalement, je
préférais quand on faisait comme tout le monde et qu’on tirait les rois.
Photo prise sur la ligne A du tram de Bordeaux, avec un téléphone portable, le 20 décembre 2008.
Si je me
retourne, il va se retourner aussi. Je ne me retournerai pas. Je sais qu’il
habite dans la même résidence que moi et qu’il prend le tram tous les matins au
même arrêt que moi. Il est arrivé avec ses parents il y a un mois, je les ai
vus avec le camion de déménagement, par la fenêtre de ma chambre. Il me plaît
bien, mais je ne sais même pas comment il s’appelle ni où il va travailler.
Demain, je me retournerai.
Photo prise sur la ligne A du tram de Bordeaux, avec un téléphone portable, le 20 décembre 2008.
Ma mère
tenait absolument à ce que je porte des sous-vêtements impeccables car elle me
disait qu’elle aurait honte si on me transportait à l’hôpital en urgence et que
là, horreur… Ma mère n’expliquait jamais la suite, cela lui semblait couler de source, mais moi je n’arrivais pas à
comprendre qu’une infirmière, même tatillonne, puisse s’offusquer de mes
chaussettes trouées ou dépareillées alors qu’il faut me recoudre le mollet,
voire m’amputer (auquel cas, le dépareillage des chaussettes n’est plus un
problème majeur).
Depuis ce temps, je regarde toujours les chaussettes des gens et quand j’en
vois deux qui ne sont pas identiques, je m’imagine cette personne
atterrissant aux urgences, pile dans le service de l’infirmière tatillonne. La même depuis quarante-cinq ans. Peut-être finira-t-elle par prendre sa retraite.
Photo prise avec un téléphone portable dans le tram de Bordeaux, ligne A, le 20 décembre 2008.
La brigade
501 me poursuit. Trois femmes habillées tout en cuir qui me courent après pour
m’enlever mon falzard. J’ai eu assez de mal comme ça pour dégoter ce jean, je
vais pas les laisser faire. D’habitude, quand une gonzesse veut me faire
baisser mon futal, je ne résiste pas, mais là c’est pas pareil. Elles me
rattrapent. Je n’arrive pas à courir plus vite, je suis comme englué. Elles me
sautent dessus et me font tomber par terre. L’une des trois femmes s’assoit à
califourchon sur moi et commence à faire sauter le premier bouton. La deuxième
fille se met à crier : “Arrête ! ” Et la troisième pointe son doigt
sur moi. “Là, regarde, le logo !”. Alors, la fille qui est assise sur
moi se relève : “T’as rien à craindre. Dors tranquille, c’est un Levis
®.”
Putain, c’est quoi ce rêve ? Faut que j’arrête de penser aux soldes, moi. Le 7
janvier, c’est encore loin…
Photo prise sur la ligne A du tram de Bordeaux avec un téléphone portable, le 2 décembre 2008.
- 1. 2.. 3…
4…. 5…..
- Compte dans ta tête !
- 6……. 7……. 8……..
- T’as compris ? Compte dans ta tête !
- Laisse compter le gamin, ça gêne pas.
- Parce que toi tu trouves que ça gêne pas de l’entendre compter comme ça au
milieu de tout le monde.
- Non, ça gêne pas.
- Moi ça me gêne.
- Ben pas moi.
Sont chiants, je sais plus où j’en étais. Bon, je recommence. 1 couple qui ne
s’engueule pas. 2 couples qui ne s’engueulent pas. 3 couples …
Photo prise sur la ligne A du tram de Bordeaux, avec un téléphone portable, le 9 décembre 2008.
Fernand
était traminot. Dans sa famille, on était conducteur de tramway depuis trois
générations. Le grand-père qui n’arrêtait pas de nous bassiner avec son tram
hippomobile; le père qui ne jurait que par le tramway électrique et Fernand.
Fernand qui s’en foutait un peu mais qui ne pouvait l’avouer qu’à moi, sa
fiancée, vu qu’on avait de la fierté dans sa famille. On devait se marier
le 7 décembre 1958. J’ai attendu Fernand à la mairie, mais il n’est jamais venu,
sa famille non plus, la dernière ligne de tram de Bordeaux venait de fermer.
J’ai reçu six mois plus tard une lettre de Fernand, postée d’Australie. Il me
demandait de le rejoindre pour se marier avec moi. Je n’ai jamais répondu,
j’avais rencontré un chauffeur de bus très sérieux et avec un métier d’avenir,
lui.
Photo prise sur la ligne A du tram de Bordeaux, avec un téléphone portable, le 20 décembre 2008.
Votre
mission, si vous l’acceptez, consistera à suivre dans le tram un homme d’une
trentaine d’années, type européen, blond, corpulence moyenne, avec un écouteur
dans l’oreille gauche. Ne vous faites pas repérer, l’homme est dangereux et
probablement armé, c’est un tueur recherché par Interpol.
Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à suivre dans le tram un homme
d’une quarantaine d’années, type européen, brun, plutôt rondouillard, avec des
lunettes, vêtu d’une chemise bleue à carreaux blancs, assortie aux sièges du
tram. Ne vous faites surtout pas repérer, l’homme est un escroc international
potentiellement dangereux, même à mains nues.
Alors, forcément, quand j’ai vu descendre ensemble à l’arrêt “Hôtel de police”, le tueur blond et l’escroc
brun, je me suis posé des questions. Mais, après tout, ils ne m’ont pas repéré.
C’est déjà ça.
Photos prises avec un téléphone portable sur la ligne A du tram de Bordeaux, le 7 août 2008.